Aristote disait que “l’art imite la nature”. Comme le sous-entend l’étymologie du mot “art” (voir plus bas), il s’agit par la technique artistique de s’articuler  (“petit art”, littéralement en latin) avec le monde pour en révéler le Beau, de s’harmoniser avec le cosmos (“bon ordre” en grec ancien). Plus tard, Paul Klee dira “l”art ne reproduit pas le visible, il rend visible”. D’après ce dernier, le rôle de l’art n’est pas d’imiter ou de reproduire la réalité mais de la dévoiler. Comme explicité dans le post consacré à l’Allégorie de la caverne de Platon, la réalité apparente du monde n’est pas forcément celle que l’on croit.

C’est ainsi que ce n’est pas parce que l’on sait quelque chose (notre impact sur l’environnement par exemple) que l’on a pris conscience des enjeux (l’effondrement à venir qui peut tous nous faire mourir si nous ne nous y préparons pas où ne faisons rien pour l’empêcher) et que l’on se bouge pour changer les choses concrètement. Comment faire pour provoquer ces prises de conscience? En provoquant des métanoïa (écouter ce podcast qui explique ce que c’est et pour comprendre sa mécanique) pour élargir les champs de conscience et intégrer dans la vision du monde de nos contemporains ce que la collapsologie a à nous dire des effondrements à venir si nous ne changeons rien de nos croyances et comportements néfastes.

L’art, qui à la fois imite la nature et rend visible le réel, a quelque chose à produire pour contribuer à ces prises de conscience quant à notre rapport à l’environnement. L’art provoque (dans tous les sens du terme dont celui de “provocation”) des “pas de côté” avec les habitudes ou la bien-pensance du moment. Il donne à “réfléchir”, dans son double sens de reflet et de réflexion: réfléchir (sur) les soi-disant évidences de la doxa, la bien-pensance du moment. L’art provoque des “catharsis” salutaires en donnant des réponses décalées qui offrent de vider son sac d’angoisses existentielles. Or la collapsologie réactive les angoisses de finitude en opérant un “retour du refoulé”, la peur de la mort que nous nous évertuons à enfouir au plus profond de notre inconscient depuis notre tendre enfance dans notre spectacle intérieur du duel entre “eros” et “thanatos”. Comment conjurer ces angoisses? L’art peut-il jouer un rôle pour non seulement provoquer ces prises de conscience salutaire, en s’appuyant sur l’angoisse de la mort plutôt qu’en la refoulant encore plus?

Oui, selon les organisateurs, conférenciers et participants du colloque “La création artistique à l’heure de l’effondrement” des Rencontres de la Sorbonne où a été présenté en avant-première l’œuvre musicale “Requiem pour les temps futurs” du collectif “L’Armée des Douze sages”. D’où l’intérêt de l’OBVECO pour le travail de ce collectif pour la structure du “Requiem”, forme artistique d’un rituel funèbre vieux de 13 siècle et qui s’enracine dans la littérature dite “apocalyptique” dont on peut trouver les linéaments jusque dans l’Égypte antique. Cette forme d’art musical qui traite de l’angoisse de finitude (fin de la vie) et de l’angoisse “eschatologique” (fin du monde) dispose d’une structure anthropologique intéressante à considérer au regard des enjeux du moment, enjeux dont la collapsologie soulève le voile qui peut paraître inquiétant car mortifère pour les plus inquiets d’entre nous.

Depuis ses origines, l’humanité a conjuré ses angoisses des fins par la musique et les rituels funèbres, pour la mort d’un proche ou pour dépasser les angoisses eschatologiques (l’An Mil, les grandes pestes…). C’est ainsi que les Requiem ont enjoints en Occident les humains à dépasser leur peur de la fin. De siècle en siècle, le Requiem a cherché à inscrire dans l’esprit des mortels que nous sommes une espérance qui transforme la peur de la mort en mort de la peur, comme tente de le faire désormais la collapsologie. En bref et ramené à l’époque actuelle, les Requiem facilitent la sortie de la “collapsophobie“, la peur que les effondrements nous emmènent dans le mur. En se penchant sur les messages dont sont porteurs les Requiem, ceux-ci aident à conjurer nos angoisses de finitude et à devenir “collapsosophes” pour mieux survivre au collapse. L’espérance à conscientiser, grâce au Requiem, c’est qu’il y a une vie après le collapse! Mais pour qu’elle émerge, il faut s’y préparer avec l’état d’esprit de Saint-Exupéry qui écrivait “seule l’action nous délivre de la mort”.

Les textes qui composent les Requiem, sont à la fois un rituel funèbre pour enterrer les morts et un avertissement pour les vivants. Avertissement qu’il convient de sortir de sa peur de la mort et d’être dans l’action pour ne pas passer à côté de sa vie et être un “mort-vivant”, un zombie. La narration collapsologique fait de même: si nous ne faisons rien pour changer le système consumériste auquel nous faisons allégeance, nous ne réchapperons pas à la fin de notre monde qui s’effondrera sur lui-même. Le “Requiem pour les temps futurs” n’a pas moins cette ambition que de nous réveiller de cette torpeur consumériste qui nous empêche de prendre conscience des enjeux du collapse, si nous ne faisons rien ou pire, faisons comme si une croissance infinie est possible dans un monde fini.

A l’instar d’Aristote, soyons des artistes de notre existence en imitant la nature qui se perpétue en un cycle de morts et de renaissances successives. Pour pousser, la graine a besoin du terreau constitué par les générations antérieure. Faisons mourir notre civilisation consumériste dans ce qu’elle a de pourri pour que cette pourriture soit l’humus duquel rejaillira une société régénérée, adaptée aux nouvelles donnes de l’environnement, et donner tort au scénario du  “Requiem pour les temps futurs”, en son sens littéral.

Pour aller plus loin (reprise du post du 11 mars 2020) :

Pierre-Eric SUTTER de l’OBVECO est intervenu au colloque “La création artistique à l’heure de l’effondrement” Rencontres de la Sorbonne le 10 mars 2020 avec Julien Chirol de Music Unit, tous deux membres du collectif “L’Armée des Douze sages” et promoteurs du projet “Requiem pour les temps futurs”, œuvre musicale originale, à paraître en août 2020, qui s’inscrit dans le courant de pensée de la collapsologie. Ils ont pu présenter deux extraits musicaux en avant-première et leur approche tant musicologique que philosophique de leur travail (pour télécharger les slides, cliquer ici). Cela a été l’occasion de présenter à nouveau les résultats de l’étude nationale de l’OBVECO qui a démontré que la narration collapsologique favorise la prise de conscience de l’angoisse de finitude, un peu comme jadis l’art funèbre, et qu’elle peut nous mobiliser vers la mise en œuvre d’un monde alternatif plutôt que de nous immobiliser de trouille, voire de nous démobiliser par déni d’ignorance…

Voici de larges extraits du site des Rencontres de la Sorbonne.

Les motifs apocalyptiques ont traversé les époques et ont été des thématiques récurrentes chez les artistes. Épidémies, guerres, catastrophes naturelles… l’angoisse de la fin et la conscience de l’impermanence de la vie humaine expliquent peut-être la réactualisation de ces motifs à travers les âges. Aujourd’hui, l’angoisse climatique ressentie par un nombre d’individus grandissant ne serait-elle finalement pas la reconvocation de ce mal-être inhérent au genre humain?

Dans le contexte actuel de destruction des écosystèmes, de l’appauvrissement des ressources, de la montée des eaux, et face à un système capitaliste qui persiste dans ses logiques court-termistes, l’angoisse de l’effondrement n’a jamais été aussi forte. Comment se positionnent cette fois-ci les artistes? Comment traduisent-ils cette angoisse et cette urgence? Comment l’art peut-il encore aider à donner du sens ? Et comment penser une autre fin du monde?

Les affinités entre arts et sciences, y compris les sciences de l’environnement, ne datent pas d’hier. Premièrement, les deux domaines sont corrélés au concept de patrimoine : l’art, au patrimoine matériel ; l’environnement, au patrimoine naturel. Cette notion véhicule une même préoccupation de sauvegarde du passé et de transmission aux générations futures. Il y a par ailleurs un vocable commun. Qu’il s’agisse d’œuvres ou d’écosystèmes, les mots “préservation”, “restauration”, “conservation” et tant d’autres, les rythment et les relient, qui témoignent d’une proximité d’enjeux.

Au passage, le Grec technè et le Latin ars désignaient tout à la fois « art » et « techniques, sciences ». Enfin, la représentation de l’environnement et la place de l’être humain en son sein constituent l’un des sujets les plus visités en art, mêlant angoisse et fascination face à la nature, ses beautés et ses dangers, d’où les écrits philosophiques sur le Sublime, venus de la phénoménologie allemande ou de l’empirisme anglo-saxon.

Mais, face à l’urgence climatique dont nous prenons enfin conscience, quel est le réel potentiel de la création artistique? Quels rôles l’artiste et la culture peuvent-ils jouer face aux crises environnementales actuelles? Concrètement, de quelles façons l’art contemporain peut-il s’engager, agir autour de la cause environnementale?

 

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