On entend beaucoup parler de théorie de l’effondrement et de collapsologie. Pour vous aider à y voir plus clair nous avons essayé de faire une brève présentation pour vous aider à mieux comprendre de quoi il s’agit. En effet, c’est à partir de ces travaux que les collapsologues réfléchissent au devenir de nos sociétés et parfois s’inquiètent de l’avenir.

Les modèles rétrospectifs et analytiques
Il faut savoir qu’il existe des modèles rétrospectifs qui analysent des effondrements passés. Ils peuvent émaner d’historiens ou de géographes. D’anthropologues ou chercheurs dans les diverses sciences humaines. Leur particularité est d’étudier un cas spécifique et d’essayer de faire ressortir les éléments essentiels qui produire les meilleures explications à ce qui c’est passé. Nous allons brièvement vous présenter les trois plus connus.


“Effondrement des sociétés complexes” de Joseph  Tainter est un livre rédigé par un anthropologue. Il prend en exemple notamment l’empire romain, les civilisations Maya et Chaco et étudie leur fonctionnement en terme d’économie, de complexité et de fonctionnement en réseau. Selon lui , les principaux facteurs explicatifs sont la trop grande complexité sociale et la baisse des rendements éducatifs, productifs et organisationnels. La société ajoute de la complexité pour surmonter les problèmes rencontrés mais se retrouve inexorablement au piège de l’accroissement de la complexité qui finit par la rendre ingérable car la bureaucratie et l’organisation ne peut plus être pilotée.

“Effondrement” de Jared Diamond parle de l’effondrement avec une composante environnementale. Il fait suite à son précédent ouvrage “de l’inégalité parmi les sociétés”. Il postule que les facteurs suivants sont réunis et expliquent l’effondrement.
Tout d’abord, il énonce l’importance de la dégradation de l’environnement.
Ensuite, il indique le rôle des changements climatiques qui peuvent modifier les conditions d’existence.
Par ailleurs il démontre que les conflits avec les voisins peuvent jouer un rôle important.
En outre, il documente l’importance des flux commerciaux avec les partenaires qui sont mis à mal par les conflits.
Enfin, il expose l’idée que la mauvaise compréhension des problèmes par les élites ou les dirigeants sont des facteurs aggravants qui précipiteront l’effondrement.

“Les cinq stades de l’effondrement” de Dimitri Orlov propose cinq facteurs explicatifs qui se succèdent dans le temps.

Tout d’abord, il considère que l’effondrement financier est effectif quand les banques connaissent des difficultés et que l’accès aux capitaux devient difficile. Les placements financiers peuvent s’écrouler.
Ensuite, il pense qu’on peut parler d’effondrement commercial quand les magasins se vident et que la monnaie d’échange se dévalue.
Par ailleurs, il propose la notion d’effondrement politique quand les citoyens n’ont plus confiance dans les institutions en place. La légitimité du gouvernement et des dirigeants est remise en cause.
En outre, expose l’effondrement social quand les liens de solidarités se distendent et que la protection des plus fragiles par les institutions sociales n’est plus assurée.
Enfin, il considère que l’effondrement culturel est atteint quand la bienveillance, la solidarité et l’honnêteté disparaissent.
Orlov considère que chaque stade lorsqu’il est important peu mener au suivant. Il illustre chaque stade par des exemples pris dans le passé. le livre ne tient pas compte des problèmes environnementaux.

Les modèles prospectifs et mathématiques

Ils sont peu nombreux car la modélisation est complexe. Le plus connu est le modèle World 3 du rapport Meadows aussi appelé rapport du Club de Rome. Un autre modèle abondamment commenté est le modèle Human and Nature Dynamique du professeur Motesharei. On l’appelle aussi modèle de la NASA. Nous allons brièvement les décrire pour expliquer leur fonctionnement. Il existe ensuite des études qui rendent compte de l’état de la planète et sa dégradation. Pour autant, on ne peut pas les classer dans les théories de l’effondrement.

Le modèle de Meadows

C’est le plus connu est le plus commenté. Voyons comment il fonctionne. Meadows et son équipe vont collecter les données disponibles de 1900 à 1970. Ils vont construire un modèle basé sur des équations différentielles. En modifiant les paramètres, ils vont construire douze scenarios différents qui vont d’une modification de nos comportements jusqu’au fait de continuer notre trajectoire comme si rien n’était.

Le modèle “Business as usual”  (BAU) est central. C’est le fait de continuer notre trajectoire et c’est celui que nous vous présentons. Il prévoit une augmentation de la production de nourriture par habitant (orange), de la production de biens (rose) et de services (vert) jusqu’à 2020-2025. Ensuite à partir de 2030 la population mondiale décroit du fait d’une part de la transition démographique, d’autre part de la dégradation de l’accès à la nourriture à la production de biens et de services, ainsi qu’à l’augmentation de la pollution.

Ce travail fera beaucoup de bruit et sera abondamment commenté et critiqué dans les années 70 et 80 puis son influence refluera. Mais au tournant des années 2000, il reprendra de la vigueur car l’équipe de Meadows aura l’idée de vérifier la trajectoire suivie depuis la rédaction du modèle en collectant les données de 1970 à 2002. Le constat est sans appel. Nous suivons la trajectoire BAU.

En 2014, un chercheur australien aura l’idée de refaire les calculs pour vérifier la trajectoire suivie. Là aussi il vérifie que la trajectoire BAU est celle qui l’emporte. Ce travail a été traduit par Patrick Soulignac et l’auteur de ces lignes.

De ce fait un certains nombre d’auteurs et de chercheurs se mettent à dire que si le modèle a été robuste sur plus de 40 ans, il n’y a pas de raisons qu’il ne le soit pas par la suite. Ils commencent donc à annoncer un effondrement pour les années à venir.

Le modèle Human and nature Dynamics (Handy).

Ce modèle est aussi connu sous le nom de modèle de la NASA. On peut trouver une vidéo qui résume ce travail en ligne. Ici aussi, l’auteur de ces lignes, aidé par Patrick Soulignac a traduit le modèle pour la communauté francophone. La première partie de l’article revient sur un ensemble de civilisations pour montrer que les effondrements ont été fréquents dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, le modèle a été construit sur des équations différentielles de type Lotka-Voltera. Il s’agit d’un modèle dit “prédateur-proie”. En voici une illustration.

Par ailleurs, en utilisant la notion de “capacité porteuse” de la planète, c’est à la capacité maximale d’individu que peut supporter la planète compte-tenu du fonctionnement des écosystèmes, le modèle va faire varier des paramètres d’inégalités et de prélèvement de ressources liés à la création de richesse. La conclusion principale est que les civilisations disparaissent pour deux causes essentielles.  D’une part, une trop grande empreinte écologique (ponction sur les ressources vitales de la planète) et d’autre part, sur le creusement des inégalités entre les plus riches et les élites et le reste de la population. Les roturiers (commoners en anglais que nous avons traduit par citoyen pour garder le c qui sert de variable dans les équations). Le modèle explique que les riches ont besoin des pauvres pour produire et qui ceux-ci disparaissent, ils finissent par disparaître aussi. Le modèle explique que les sociétés plus égalitaires résistent mieux à ce type de choc.

Les limites planétaires

Nous venons de voir que les limites planétaires étaient très importantes. Elles déterminent la production maximale et la population maximale compte tenu d’un mode de vie donnée. Il existe donc un certain nombre de données à observer qui semblent essentielles. Nous allons donc présenter plusieurs travaux qui donnent des éléments de compréhension.

Ce travail de l’équipe de Rockström indique 9 limites planétaires. Trois sont franchies, quatre ne sont pas franchies mais sont quand même problématiques et deux ne sont pas calculables en l’état avec les moyens dont dispose la science.

La concentration de Co2 dans l’atmosphère a dépassé les 350 ppm. Nous avons même dépassé les 430 ppm. Cela induit un réchauffement climatique et donc un danger important.
L’érosion de la biodiversité est importante. Aujourd’hui les scientifiques alertent sur la 6e extinction de masse des espèces, la disparation des insectes et un certain nombre de problèmes connexes.
Le dernier est peut-être le plus préoccupant mais pourtant il n’est pas le plus documenté. Il s’agit de la perturbation du cycle azote phosphore qui est absolument crucial pour la production de nourriture sur terre.

La notion de capacité porteuse

On doit a Catton et a son équipe d’avoir défini l’idée que la planète ne pouvait fournir qu’une quantité limitée de ressources renouvelables chaque année. Si on dépasse cette capacité porteuse (c’est ce que l’on annonce quand on dit qu’on a consommé une planète et demi chaque année et quand on parle du jour du dépassement).

La grande accélération

Nous devons cette notion à Steffen et son équipe. Il propose deux planches de graphiques pour illustrer l’augmentation des prélèvements sur la planète qui correspond presque en tout point par analogie au développement du système productif et technologique humain.

L’idée sous-jacente est de dire que les arbres ne montent pas au ciel et que les exponentielles n’existent pas dans la nature et qu’elles finissent par s’arrêter.

La notion de Tipping-point.

L’idée de Tipping-point ou point de bascule est assez simple. Elle émane de la réflexion sur les modèles stochastiques (théorie du chaos) appliqués aux systèmes complexes. Les systèmes complexes durent plus longtemps et résistent plus longtemps mais il existe un point de bascule qui fait s’effondrer le système plus rapidement qu’un système simple qui lui connaîtra une dégradation régulière et continue.

La vitesse de l’effondrement ?

C’est la grande inconnue des discussions sur le sujet. Nous sommes face à des systèmes complexes avec des très nombreux paramètres. Il faut redire que l’effondrement reste une hypothèse qui n’a rien de certain. Cependant les scientifiques font leur travail. Ils élaborent des scénarios et des réflexions pour éclairer les débats. Voici une restitution des principales réflexions autour de ces questions.

Nous avons expliqué que la consommation de ressources ne pouvaient pas dépasser durablement la capacité porteuse de la planète. En cas de dépassement la capacité porteuse est altérée. En cas de dépassement sévère la capacité porteuse est altérée de manière plus importante.

A partir de tout ce qui précède, les auteurs imaginent des possibilités diverses. Les collapsologues lient l’ensemble des données disponibles pour dire, à l’instar de Ugo Bardi à Florence, que nous pouvons connaître un falaise de Sénèque, c’est à dire un effondrement brutal. D’autres comme Arthur Keller (schéma de droite, réalisé par Cédric Liardet à partir de la web série Next faite avec Arthur Keller). Mais aucun modèle ne permet de trancher ou de donner une date comme le fait par exemple Yves Cochet.

Loïc Steffan

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