Lors de notre première enquête sur la collapsologie (conduite en octobre 2018 et qui a généré 1600 réponses auprès d’un échantillon volontaire sur internet, voir l’article paru dans Yggdrasil qui la présente), nous avions sollicité des « connaisseurs » de la collapsologie en les recrutant dans des groupes FB relatifs au sujet. Nous avions demandé aux participants quelle avait été leur réaction lorsqu’ils avaient découvert la possibilité du collapse. La question posée était « Pouvez-vous décrire en quelques mots votre réaction face à cette découverte ? ». Voici deux exemples de réactions, telles que formulées par les participants, avec leur verbatim :

  • Exemple 1 : « (ho!!! p****) c’est ce que j’ai dit quand le puzzle a montré son image. Grande angoisse sur le moment, grande passion immédiate pour le sujet »
  • Exemple 2 :  « Dans un tout premier temps du soulagement: “je ne suis pas fou ni seul” puis un renforcement très marqué de ma colère contre “nous” (consommateurs irréfléchis, citoyens désinvestis), contre “eux” (acteurs économiques, industriels, politiques). Dans le même temps une grande sidération face à l’énormité de la situation et une véritable panique face à l’inconscience généralisée. »
Appréhender les imaginaires en présence par une analyse sémantique

Vu le nombre de participants, il eut été hasardeux de tenter une analyse qualitative ou même compréhensive sans avoir préalablement posé un cadre théorique ou des hypothèses, ce qui n’avait pas été le cas avant le démarrage de l’enquête qui de toute manière ne présentait pas de caractère scientifique. De fait, il a été choisi de se tourner vers une analyse sémantique pour tenter d’appréhender les imaginaires en présence, avec l’intuition que la narration collapsologique les heurte fortement, comme le montre les deux exemples ci-dessus, mais aussi notre pratique de praticien en psychologie (et plus particulièrement en psychothérapie existentielle) pour l’un, l’analyse sociologique des représentations et les échanges sur les réseaux sociaux pour l’autre.

Les réponses ont été traitées à l’aide d’un logiciel d’analyse sémantique (IRaMuTeQ) afin de donner forme au corpus généré. Résultats : plus de 34 000 mots, 3500 formes différentes et près de 2000 hapax (mot qui revient au moins une fois). Le tableau précis est le suivant.

Tableau 1 : corpus sémantique 1600 collapsonautes – Classement par ordre décroissant

Nous avons produit diverses visualisations des réactions en modifiant les paramètres du logiciel IRaMuTeQ. En voici trois à titre d’exemple. Il peut sembler surprenant de faire plusieurs représentation graphique.. C’est pourtant nécessaire. Iramuteq reproduit la méthode de classification décrite par Reinert (1983, 1991). C’est une Classification Hiérarchique Descendante sur un tableau croisant les formes pleines et des segments de texte. Il permet aussi de faire des recherches de spécificité à partir de segmentation définie et il analyse les similitudes sur les formes pleines d’un corpus découpé en segments de texte. En modifiant les paramètres on peut observer la réaction du corpus et établir des liens entre les mots.

Figures 1, 2 et 3 : corpus sémantique 1600 collapsonautes – Cartographie par zone et arborescence


Revenons au tableau 1 de l’enquête des 1600 collapsonautes. Les trois mots les plus cités sont par ordre décroissant : « peur, colère, tristesse ». Comme on peut s’en apercevoir, le registre mobilisé dans la première série de mots est celui des émotions (négatives plus fréquentes, puis positives plus nombreuses), loin devant les autres. Ensuite, divers thématiques émergent : celles neutres de notions existentielles (vie, temps, monde), celles de vécus intérieurs (sentiment, envie, soulagement, angoisse, acceptation), celle des chocs (effondrement, choc, deuil).

Ces graphiques confirment l’intuition que nous avons eu à l’origine de la création de l’Observatoire des vécus du collapse (www.obveco.com) et que nous avons formalisée dans notre premier article scientifique (puis présenté lors du colloque afférent à l’école de gestion de l’ICHEC à Bruxelles en juin 2019).. Les principaux points de cette intuition, en cours de validation via un échantillon aléatoire par questionnaire quantitatif en face à face auprès de 1000 personnes, sont les suivants.

Point 1 : appropriation de l’information collapsologique après sa mise à distance

Nous avons préalablement identifié une appropriation progressive de l’information relative au collapse par allers-retours successifs entre la sphère rationnelle et la sphère émotionnelle. Face à l’énormité de l’information parfois traumatique émotionnellement (réaction de peur, cf. extrait du second verbatim : « une grande sidération face à l’énormité de la situation »), l’individu la met à distance, soit parce qu’elle l’effraie (par exemple la disparition probable des abeilles menace potentiellement notre sécurité alimentaire), soit parce qu’elle l’agace du fait qu’elle ne lui paraît pas crédible, jusqu’à le mettre en colère. Mais l’information revenant sans cesse à lui par les médias, l’individu y est à nouveau confronté et sa peur ou sa colère peut se muer en tristesse, tristesse de savoir que l’être humain détruit des espèces, jusqu’à menacer son propre avenir. La colère peut prendre d’autres modalités : colère de constater que face aux dangers du collapse la très grande majorité des contemporains restent apathiques, inconscients du danger, comme l’indique ci-après l’extrait du deuxième verbatim ci-dessus (“(…) renforcement très marqué de ma colère contre “nous” (consommateurs irréfléchis, citoyens désinvestis), contre “eux” (acteurs économiques, industriels, politiques).

Point 2 : conscientisation progressive, vers la reconfiguration de la vision du monde

Ainsi, l’individu plus apprivoise l’information, plus il se fait une idée précise des problèmes, notamment en prenant conscience progressivement de l’effet systémique qui les relie les uns les autres (comme l’a montré Paul Chefurka). Le rationnel canalise l’émotionnel et l’émotionnel donne une consistance au rationnel (notamment en le guidant vers la prise de conscience car être informé ce n’est pas être conscient), ce qui donne sens à des informations qui reconfigurent la vision du monde de l’individu, par élargissements successifs de son champ de conscience. La vision du monde intègre de nouvelles valeurs (environnementales…), la hiérarchie du panier de valeurs se reconfigure, le sens attendu pour son existence se métamorphose. Comme l’illustre l’extrait qui suit du deuxième verbatim ci-dessus“une véritable panique face à l’inconscience généralisée“, après la peur la conscience émerge mais la panique s’ensuit quand est constatée l’absence de prise de conscience des autres.

Point 3 : Élargissement du champ de conscience, évolution des états d’être internes

Peu à peu, après ces états d’âme émotionnels contrebalancés par les éléments cognitifs issus de la sphère rationnelle que les informations ont apportés, les états d’être internes évoluent, au rythme de la modification des états de conscience. Ces états d’être sont principalement existentiels, comme le révèlent les mots « vie » et « monde » : comment vivre dans un monde percuté par le collapse ? Quelle existence sera-t-il possible d’envisager ? Comment rester aligné dans ses actes avec ses valeurs environnementales ?  Comment faire société avec ses contemporains qui n’ont pas encore pris conscience des effondrements à venir ? L’apparition de la seconde série de mots, complémentaire à la première, une fois les émotions maîtrisées et non refoulées, sont d’un tout autre registre. A ce titre, le mot « sentiment » révèle l’étape intermédiaire entre le ressenti cognitivo-émotionnel et l’élargissement du champ de conscience que vivent ceux qui sont sensibles à la narration collapsologique.

Point 4 : pas de prise de conscience sans évolution des émotions en sentiments

Le sentiment est à l’origine d’une connaissance immédiate, intuitive, contrairement à la simple cognition ou à la sensation qui après un pic émotionnel fait retourner à le psychisme à l’homéostasie neutre. Elle permet la « metanoia » (ou prise de conscience provoquant un élargissement du champ de conscience) qui provoque la reconfiguration de la vision du monde grâce à cette nouvelle heuristique cognitivo-émotionnelle, cet apport de nouvelles connaissances combinant émotionnel et rationnel tout en les dépassant vers une autre sphère, la sphère « noétique », celle du sens. C’est ainsi qu’il fait comprendre l’exclamation du témoin du premier verbatim, comme le montre l’extrait qui suit : « …quand le puzzle a montré son image. Grande angoisse sur le moment, grande passion immédiate pour le sujet ». Les sentiments sont les pièces du « puzzle » de la conscientisation du collapse et qui en font comprendre tout le sens : sens pour l’issue du monde, sens pour son existenceLes sentiments permettent de passer des émotions aux états de conscience puis aux états d’être comme celui de « l’angoisse » qui vient percuter et rehiérarchiser les intérêts existentiels. Sans dimension noétique de l’information, pas de passage à l’acte. L’exemple de l’injonction « fumer tue » permet de comprendre ce processus. Ce n’est pas parce que nous disposons de l’information froide, scientifique, rationnelle et cognitive du danger de la cigarette que nous en avons conscience pour soi. Tant que le passage n’a pas été intériorisé par un sentiment intuitif porteur d’une intentionnalité, c’est-à-dire d’un sens pour soi (par exemple que la cigarette pourrait affecter la santé et donc l’existence), le passage à l’acte (arrêter de fumer) est très improbable.

En guise de synthèse

En synthèse de ces quatre points, notre intuition, posée à partir de nos matériaux cliniques (en psychothérapie) et qualitatifs (étude qualitative conduite auprès de 18 collapsonautes pour pré-tester les indicateurs de mesure de l’étude nationale de l’Observatoire des vécus du collapse), est donc la suivante. La narration collapsologique, par ses informations traumatiques, réactive un retour du refoulé, la fin de vie, en réactivant l’angoisse de finitude (angoisse de la mort) et l’angoisse eschatologique (angoisse de la fin du monde). En effet, la fin de vie, la mort, est un état d’être impossible à connaitre de notre vivant. Bien que l’on sache qu’un jour nous mourrons et que l’on peut vivre la mort d’un être cher, nous ne pouvons pas l’éprouver en tant que telle pour s’en faire une idée. Cette impossibilité d’être mort de son vivant renvoie à une inconnue qui peut provoquer un sentiment d’angoisse.

Or le plus souvent, nous refoulons cette information, ce qui fait que quand bien même nous savons que nous allons mourir, nous évitons d’en avoir conscience, nous refoulons cette information. Paradoxalement, pour exorciser cette peur nous la « re-présentons » partout sur nos écrans : écrans de de cinéma, de TV, de téléphone mobile, d’ordinateur. Ces écrans mettent la mort à distance et font toujours état de morts lointaines : dans le temps (récits apocalyptiques d’antan ou à venir) ou l’espace (attentats dans des pays lointains relatés dans nos JT). Dès que ces morts nous touchent (attentat de civils dans nos villes ou morts de nos soldats), elles deviennent des drames nationaux, traumatiques. Car nous n’avons pas prise sur la mort, aussi nous la redoutons parce qu’elle provoque des états d’être traumatiques et douloureux, voire inconnus. La plupart des religions tentent de soulager cette angoisse de finitude par des récits décrivant une vie paradisiaque après la mort, comme pour la dédramatiser. Or la narration collapsologique réactive cette angoisse (sans apporter d’espérance post mortem), comme nous avons pu le cerner lors de nos entretiens cliniques ou qualitatifs. Nous étions très impatients de pouvoir valider cette intuition avec l’analyse sémantique de nos études. Comme nous allons le voir plus bas, l’analyse des premiers résultats de notre étude nationale nous fait cheminer favorablement vers la confirmation de cette intuition que nous allons faire évoluer vers une hypothèse construite scientifiquement.

Aller plus loin

Pour appréhender avec plus d’objectivité ce premier travail interprétatif, qui rappelons-le ne concernait que des personnes sensibles à la collapsologie, nous avons voulu étendre notre démarche auprès d’un échantillon représentatif de français. Par ailleurs, étant confronté à des portraits caricaturaux réduisant les collapsonautes à des survivalistes, notre ambition était de non seulement donner un premier état des lieux du vécu des français par rapport aux enjeux environnementaux, mais aussi de montrer la diversité des vécus des collapsonautes. Après avoir validé scientifiquement nos échelles de mesure, nous avons lancé une enquête nationale auprès d’un échantillon représentatif de 1000 personnes, du 11/10/2019 au 20/10/2019, dont nous commençons à analyser les résultats.

Nous avons extrait les premières données et obtenu les tous premiers résultats dont la teneur nous paraît intéressante à communiquer, au regard de notre intuition initiale mais aussi au regard de la proportion de français familier avec la narration collapsologique qui nous a surpris. Il est notable de constater que près d’un français sur 5 (18,9% précisément là où nous en attendions au mieux 15 %) a entendu parler de collapsologie. Nous avons volontairement choisi ce terme qui est très connoté. Plus que la notion d’effondrement ou de crise climatique. La connaissance de ce terme indique une proximité évidente avec les réflexions autour de ces questions.  C’est donc une idée qui se diffuse rapidement et largement à l’échelle nationale quand on pense que le terme a été forgé il y a cinq ans à peine dans le livre “Comment tout peut s’effondrer” de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Le graphique suivant présente l’état d’information de notre échantillon sur le sujet.

Pour les répondants qui affirment connaître la collapsologie, nous avions prévu d’utiliser une technique bien connue des psychosociologues (la technique de Vergès) pour faire émerger la représentation sociale qui se cache derrière le mot « collapsologie ». Cette technique consiste à faire indiquer spontanément aux répondants les quatre premiers mots qui évoquent la notion de collapsologie et qui permettent de se la représenter sémantiquement. Cette technique provoque la production de « cognèmes cognitivo-affectifs », i.e. du contenu mixant des éléments rationnels et émotionnels. Le fait qu’ils soient produits collectivement – pour les mots communs les plus nombreux –  (précisons que les répondants ne se sont pas concertés pour les produire puisqu’ils répondent individuellement) révèle une structure sociale en œuvre dans l’esprit des individus, comme l’a montré le courant de pensée l’école de Moscovici. La figure 4 qui suit présente les cognèmes constatés selon une analyse sémantique (qui ne permet pas de révéler la représentation sociale de la notion de collapsologie en tant que telle et qui sera analysée ultérieurement).

Comme on peut le voir dans le tableau 2, cette analyse révèle des mots à valence le plus souvent négative. Les 921 mots, 326 formes et 265 Hapax montrent une prédominance des mots « guerre, fin, catastrophe, mort, apocalypse, ou peur »,

Tableau 2 : corpus sémantique étude nationale – Classement par ordre décroissant

Figure 4 : corpus sémantique étude nationale – Cartographie arborescence

L’importance de la notion de fin

Comme le figure l’arbre sémantique ci-après généré avec IRaMuTeQ., le point le plus marquant de cette analyse sémantique est la centralité du mot « fin » qui bien qu’il ne soit que le second mot en termes de fréquence es relié à tous autres pôles sémantiques. “Fin” renvoie aux deux angoisses posées dans notre intuition de départ (rappel : la narration collapsologique active l’angoisse de finitude (fin de la vie) et l’angoisse eschatologique (fin du monde)). En effet, l’une des trois branches maîtresses de la figure ci-dessus (celle du bas) hiérarchise successivement les mots « monde » et « mort » après le mot « fin », laissant présager que l’angoisse de finitude (fin de vie) et l’angoisse eschatologique (fin du monde) sont bien activées. La nouveauté qui est apparue et que fait ressortir cette figure, se matérialise par les deux branches maîtresses faisant prédominer les notions de « catastrophe » et de « guerre » (accolée au mot « apocalypse », corollaire des récits de fin du monde). Il sera intéressant d’analyser ultérieurement la dynamique de la représentation sociale avec la technique de Vergès pour comprendre les liens entre les différents cognèmes tels qu’ils ont été produits et le récit collectif qui est en train de se construire dans l’imaginaire des français, percuté par la narration collapsologique.

Prendre du recul

Prendre du recul sur le raisonnement politique qui peut découler de cette analyse (tant au niveau individuel pour l’existence de chacun que collectif pour le destin de notre nation et par extension de l’humanité) nous paraît nécessaire. On voit ici les imaginaires se mettre en place et leur articulation avec la collapsologie. Il nous semble important de traiter la question des effondrements en prenant en compte ces imaginaires tant au niveau scientifique que politique afin d’y répondre de façon appropriée, en ayant une vision la plus précise possible de la situation telle que se la représente les français. Travaillant actuellement à affiner ces résultats, nous ne manquerons pas de vous les faire connaître.

Loïc Steffan & Pierre-Eric Sutter

 

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